L'ALPINISME

L'éloge de l'inutile : une nouvelle perspective sur la montagne

L'éloge de l'inutile : une nouvelle perspective sur la montagne

Dans le sillage de l'héritage de Lionel Terray et de ses "Conquérants de l'inutile", le cinéaste Antoine Mesnage nous convie à une réflexion profonde sur la notion de "l'inutile" à travers son œuvre cinématographique éponyme. Ce film met en lumière l'aventure audacieuse des "Passagers du vide" qui, en installant une highline de 800 mètres entre le mont Mallet et la Dent du Géant à une altitude vertigineuse de 4000 mètres, interrogent la quête de sens dans les pratiques montagnardes contemporaines. L'objectif n'est pas la performance sportive quantifiable, mais la création d'un instant artistique éphémère et collectif, célébrant une approche de la montagne délestée de toute contrainte de record ou de classement.

L'installation d'une telle highline, mobilisant une équipe de quinze personnes et des centaines de kilos de matériel pour quelques traversées aériennes, défie toute logique utilitaire. Pourtant, c'est précisément dans cette absence de finalité pragmatique que réside la beauté du projet. "L'Inutile" nous pousse à considérer une facette de la montagne où la valeur ne se mesure plus à l'aune de segments, de cotations ou de prouesses, mais dans l'expression d'un art gestuel et éphémère. Cette démarche n'est pas sans rappeler les "Flying Frenchies" et leur highline au Grépon, qui, dans les années 2010, avaient déjà esquissé cette voie artistique. Les "Passagers du vide" ont, en quelque sorte, prolongé cette tradition, en créant une ligne aérienne invraisemblable qui est devenue le cœur d'une œuvre cinématographique aux images saisissantes.

Le film d'Antoine Mesnage résonne comme un contre-courant face à la "stravaïsation" et à la quantification excessive des activités montagnardes. À une époque où tout est mesuré, comparé, et où les records sont constamment recherchés, "L'Inutile" propose une échappatoire. Il met en scène des passionnés qui ne cherchent pas à dominer la montagne par la vitesse ou la performance, mais à y "dessiner l'éphémère", sans montre ni impératif de classement. Cette approche nous invite à une introspection sur notre propre rapport à la performance et à la nature, et à questionner si, en cherchant toujours à quantifier nos exploits, nous ne réduisons pas la richesse de l'expérience montagnarde.

Le corps humain devient un "pinceau" traçant des lignes éphémères dans le ciel, une forme de Land Art qui disparaît sitôt réalisé, ne laissant derrière lui que des images. Le film souligne que la montagne est bien plus qu'un terrain de jeu pour athlètes ; c'est un espace de liberté, de création et d'imagination. C'est le lieu où des gestes, même s'ils exigent une préparation et des compétences techniques extraordinaires, peuvent échapper à la seule logique de performance et être accomplis pour leur seule beauté intrinsèque. L'œuvre d'Antoine Mesnage, projetée notamment aux Rencontres Ciné Montagne de Grenoble, est une invitation à embrasser cette dimension précieuse de l'inutile, une dimension qui enrichit notre compréhension et notre appréciation de la montagne.

Finalement, "L'Inutile" nous offre une vision alternative et rafraîchissante de l'alpinisme et des activités de montagne. Il nous rappelle que la valeur d'une expérience ne réside pas toujours dans son utilité mesurable ou dans les records qu'elle permet d'établir. Au contraire, le film célèbre la possibilité de réaliser quelque chose de sublime et de dénué de toute finalité autre que la beauté elle-même. C'est une ode à la liberté d'expression en pleine nature, où la montagne redevient un sanctuaire pour l'imagination et la création, loin des chronomètres et des classements. Une œuvre qui incite à redécouvrir la montagne sous un angle plus poétique et contemplatif, où l'éphémère prend tout son sens.